UPR 2000

Internet et Société
Internet and Society

Cadre théorique

« Internet » est une technologie, ou un ensemble de technologies, qui continue à provoquer à la fois fascination et inquiétude. Les recherches du CIS puisent dans un ensemble de travaux interdisciplinaires, notamment en sciences sociales et tout particulièrement en études sociales des sciences et des techniques, menés depuis la fin des années 1990, ainsi que dans le champ « informatique et société » qui s’est développé depuis les années 1970 pour s’interroger sur les enjeux politiques, économiques, sociaux et culturels de l’informatique (Vitalis et al., 1988). S’inscrivant dans cet héritage, le centre se propose de travailler sur les imaginaires de l’Internet et du numérique (Mansell, 2012), la définition d’alternatives (Atton, 2005), les pratiques engagées (Coleman, 2009 ; Milan, 2013) et les transformations de la régulation et de l’espace numérique par les technologies émergentes (DeNardis, 2014).

Les Internet studies, un champ ‘orienté objet’ pour un objet multiforme

À partir d’une tradition de recherche sociologique et anthropologique sur ses implications sociales (Shields, 1996 ; Hine, 2000 ; DiMaggio et al., 2001 ; Woolgar, 2002), un champ d’études de l’Internet a pris forme pour explorer et comprendre la complexité du social, du juridique, des relations politiques et économiques à la base du développement de l’Internet. Barry Wellman affirme que le milieu des années 1990 correspondent à l’ère « préhistorique » de ce champ d’études, car les chercheurs se sont depuis détournés d’une analyse principalement documentaire et mettent désormais davantage l’accent sur l’approche critique des relations entre Internet et société (Wellman, 2004 : 127). L’attention des chercheurs a été tout particulièrement retenue par les manières dont l’Internet est géré et gouverné, les autorités formelles et informelles qui coordonnent et assurent son fonctionnement, les groupes sociaux qui le peuplent. Leurs perspectives sont informées par des différents ensembles d’hypothèses ontologiques, épistémologiques et méthodologiques se traduisant en différentes idées de ce qu’est l’Internet, qui le mobilise, qui en est affecté, comment il est représenté et « justifié », et comment on peut l’appréhender et connaître.

Au sein de la « galaxie » des Internet studies, se trouve aujourd’hui un nombre croissant d’initiatives interdisciplinaires, ayant pour pierres angulaires des travaux comme ceux de Yochai Benkler sur le partage en ligne en tant que modèle de production économique par les pairs sur la base de biens communs (Benkler, 2004) et ceux de Lawrence Lessig sur le « code as law » (Lessig, 2002). Dans la lignée des travaux sur la lex electronica (Reidenberg, 1998), un courant de recherche en droit et technologie est à l’origine de nombreux CIS du réseau international. Ces travaux s’attachent autant à analyser la régulation des systèmes d’information que les effets régulateurs de l’informatique, les transformations des modes de régulation, et les effets réciproques entre architecture et affordances des technologies, normes et usages, modèles économiques, et politiques de l’internet (Brown et Marsden, 2013 ; Cohen, 2012 ; Elkin-Koren and Salzberger, 2004 ; Hildebrandt ; Guadamuz, 2011 ; Murray, 2000 ; Post, 2000 ; Dulong de Rosnay, 2015 pour en nommer certains).

En dépit de leurs différences, les littératures comprises dans les Internet studies se proposent généralement de démontrer qu’une variété d’acteurs et d’enjeux s’entrecroisent autour de cette technologie, de sa gestion et gouvernance. Qu’il s’agisse d’études du rôle critique d’un ou plusieurs aspects du « réseau des réseaux » vis-à-vis de la politique internationale (Baird, 2002 ; Johnson et al., 2004 ; Mueller, 2002) ou des manières dont s’organisent les communautés d’usagers de l’Internet (Hamelink, 2000 ; Klein, 2002), la plupart des écrits dans le champ des Internet studies ont adopté un regard sur ces dynamiques et espaces – les arènes de discussion des décideurs politiques d’un côté, le milieu « privé » des usagers comme des individus et groupes, entreprises et communautés de l’autre – informé par plusieurs cadres théoriques et vocabulaires, notamment ceux du droit (quelle mise en application des normes dans un monde connecté ?) et des sciences politiques (quel exercice du pouvoir et de la citoyenneté dans un monde connecté ?).

« Activités du monde réel » : conception, design, usages

Pour ce qui est des innovations en réseau, des apports intéressants proviennent de la sociologie des usages, qui explore le caractère très intégré des utilisateurs dès les premières phases du processus d’innovation et la forte continuité entre concepteurs et usagers qui caractérise les technologies de réseau. Cette perspective, dont Madeleine Akrich (1993) a été la pionnière, permet d’appréhender nombre d’innovations ayant contribué au paysage des TIC tel qu’on le connaît aujourd’hui – des réseaux WiFi communautaires aux pratiques de blogging, jusqu’au P2P (Musiani, 2015) – en observant les besoins, non perçus au cours des phases de conception et re-conception, qui entraînent des détournements de fonctionnalités par les évolutions que les usagers apportent aux services et techniques proposés (Bardini, 1996 ; Cardon, 2006).

Des travaux tels que van Eeten et Mueller (2013) ont également noté que l’attention aux objets techniques représente une clé pour ouvrir l’étude de l’Internet, comme objet politique et global, aux « activités du monde réel » qui jouent un rôle crucial dans l’élaboration et la régulation des manières dont l’Internet fonctionne, tels que les accords d’interconnexion entre les fournisseurs de services Internet, les arrangements de routage et filtrage de contenus, ainsi que le contrôle de phénomènes comme le spam, le phishing et les botnets. Dans une perspective similaire, les études sociales des sciences et des techniques, ou science and technology studies, ont fourni au champ des études d’Internet des outils pour décrire « la constitution même de l’ordre social et naturel dans des contextes spécifiques de gouvernance » (Irwin, 2008 : 586). Avec des ouvrages tels que Protocol Politics (DeNardis, 2009), l’utilité de la boîte à outils STS dans l’exploration des phases de développement technique et standardisation du « réseau des réseaux » comme arènes de discussion, réponse et mise en œuvre des grandes questions socio-politiques de l’Internet, est devenue de plus en plus évidente, en particulier la sociologie des controverses et les infrastructure studies.

Rendre visible l’invisible : une approche par les controverses

C’est lorsque des débats ou des controverses ont lieu autour d’un objet, d’un fait, d’une innovation scientifique ou technique, que ceux-ci deviennent visibles et transparents pour le chercheur, et ouvrent la voie à un travail d’exploration et d’éclaircissement pour les acteurs eux-mêmes ; ce sont ces moments qui permettent d’avoir une prise sur la genèse et l’évolution de l’innovation (Callon, 1986). Il s’agit donc de repérer et de mettre en relief les moments critiques dans le développement des dispositifs ; les points controversés qui éclairent les manières dont les acteurs et les objets sont mobilisés par rapport à ces dispositifs ; les occasions et situations où leur articulation est discutée et mise en question – en somme, les épreuves de la solidité du réseau. Internet présente aujourd’hui un nombre croissant d’espaces sujets à controverses, tels que les accords d’interconnexion entre fournisseurs d’accès à Internet, le débat autour de sa neutralité (Marsden, 2017), l’inspection approfondie des paquets (deep-packet-inspection) (Mueller, Kuehn et Santoso, 2012), le déploiement de technologies de filtrage de contenu (Deibert et Crete-Nishihata, 2012), les mesures de surveillance omniprésentes et l’utilisation du DNS à des fins réglementaires (DeNardis et Hackl, 2015), la régulation du cloud (Yoo et Blanchette, 2015). En outre, les contentieux politiques, l’activisme et la contestation des citoyens, ainsi que les droits de l’homme, peuvent être inscrits dans les choix de conception et design de l’infrastructure Internet elle-même (Ermoshina, 2016 ; Milan et ten Oever, 2017).

Pour une exploration des liens entre pouvoir et infrastructures

En particulier, les software studies, les critical code studies et les cyberinfrastructure studies puisent dans les approches de la sociologie des techniques et des STS (science and technology studies) pour explorer les qualités sociales et politiques des infrastructures. Des auteurs travaillant au croisement de l’informatique, de la sociologie, de l’économie et du droit, explorent également des approches méthodologiques novatrices des architectures, en travaillant à intégrer dans une même perspective le développement et l’évolution de celles-ci avec les pratiques et les usages qui ont lieu « à leur surface ». Ces travaux s’attachent à étudier les infrastructures informationnelles et numériques en considérant qu’elles sont « matérielles » tout en étant numériques, et qu’il faut dépasser la compréhension des infrastructures comme des systèmes seulement physiques (Blanchette, 2011). D’un intérêt particulier pour le CIS sont ces travaux qui mobilisent la notion d’infrastructure comme instrument heuristique pour comprendre la gouvernance de l’information et du numérique, tout particulièrement de l’Internet. Selon ces travaux, la qualité infrastructurelle du réseau des réseaux est relationnelle et conditionnelle ; les infrastructures peuvent plus utilement être comprises en termes de fonction que de forme. Ainsi, au-delà des objets dont l’aspect infrastructurel est immédiatement évident, comme les ponts ou les tuyaux, un certain nombre d’artefacts et d’entités qui peuplent et façonnent le réseau des réseaux pourraient être qualifiés d’infrastructures parce qu’ils ont une fonction infrastructurelle – parce qu’ils contribuent à structurer, façonner, modeler, permettre ou contraindre notre « être-ensemble » sur et avec l’Internet (Kirschenbaum, 2008 ; Leonardi, 2010 ; Yoo et Blanchette, 2015).

Une approche interdisciplinaire par le code, les normes, le marché, le droit

C’est dans cet héritage que se situe notre projet de centre, qui propose de déployer une approche interdisciplinaire originale pour étudier les systèmes d’information et des controverses générées en conviant de manière simultanée une analyse par différentes disciplines qui se complètent pour éclairer les questionnements et les enjeux : histoire et sociologie des usages, économie politique, STS, sciences et théorie politiques, droit et informatique. Le CIS entend aussi contribuer au renouvellement de champs d’étude souvent caractérisés par ce que James Carey, historien de la communication, désignait comme la « rhétorique du sublime technologique », une foi aveugle dans la technique dont « nous payons désormais le prix » (Carey, 2005). Aujourd’hui, alors même que la transposition des formes traditionnelles du pouvoir politique ou économique dans l’espace numérique apparaît plus clairement. Mais curieusement, alors même que la critique de l’informatique fait l’objet d’investissements renouvelés au sein de nombreuses traditions de pensée, certaines figures tutélaires du courant « Internet et société » semblent rester en marge de cette réflexion foisonnante. Tant au plan national qu’international, le CIS a donc à cœur de participer à la recapacitation critique du champ disciplinaire dans lequel elle s’inscrit.

Cette méthode a déjà été appliquée par les membres de l’équipe fondatrice du CIS dans deux projets H2020 du programme Collective Awareness Platforms for Sustainability and Social Innovation (CAPS) – The EU Framework Programme for Research and Innovation étudiant des plateformes, et systématisée en une typologie permettant d’appréhender les objets techniques selon une pluralité de dimensions et les effets réciproques de leurs interactions (Dulong et Musiani, 2016) :

  • L’architecture, l’infrastructure technique, le design, les niveaux de contrôle,
  • Les modèles d’affaires, la soutenabilité, l’innovation sociale,
  • Les modes d’organisation, de gouvernance, de prise de décision, de participation du public,
  • Les effets sur les droits et les usages possibles,
  • La répartition de la production et de la valeur créée au sein de l’entité, des utilisateurs, de la société.