Genre et espace numérique

Coordination : Audrey Baneyx (Sciences Po Paris) et Tommaso Venturini (CIS-CNRS)

La place prépondérante prise aujourd’hui par les médias et le numérique dans les pratiques culturelles rend incontournable une réflexion sur le rôle qu’ils jouent dans la construction et la déconstruction, l’évolution et la circulation des stéréotypes et inégalités de genre.

Teresa de Lauretis définit les médias numériques comme des « technologies de genre » dans le sens où ils construisent des représentations de genre auxquelles les publics sont amenés à s’identifier. Les réflexions ébauchées ci-dessous défendent l’idée que le genre est différent du sexe, qu’il est le produit d’un système d’organisation hiérarchisé du monde en deux parts inégales et qu’il constitue un objet d’étude observable ainsi qu’un concept utile pour comprendre comment la construction identitaire du genre s’opère via les pratiques culturelles dans l’espace numérique. L’idée est de chercher à comprendre comment les acteurs – individus ou collectifs – renforcent, contournent, reconstruisent ou déplacent les normes du genre dans l’espace numérique et, sans doute, grâce à cet espace numérique.

Depuis la généralisation des outils numériques dans nos vies, il est devenu normal de considérer que nos actions laissent des traces sur la toile symbolique et matérielle qu’est le web. Des traces conscientes, plus ou moins visibles : un article de blog, une vidéo, une photo, ou un statut sur un réseau social, sont des traces volontaires, que nous laissons au gré de nos quantifications personnelles et de nos humeurs. Nous savons aussi, moins distinctement peut-être, que les outils que nous utilisons en ligne nous font laisser des traces moins volontaires. Ces données, nous les sécrétons par nos comportements en ligne et hors ligne, seuls et ensembles, lorsque nous interagissons avec des objets, des humains, des situations. La terminologie qui exprime ce phénomène est à ce titre trompeuse : les données ne sont jamais données, elles sont produites, co-créées et sont les fruits d’interactions. On assiste à des phénomènes de redéfinition d’un moi social numérique, constituant par nos traces volontaires, et involontaires, une forme de reflet de soi que l’on espère maîtriser, au moins en partie. La construction d’une identité de genre s’inscrit très clairement dans l’espace numérique et, par conséquent, dans cette dynamique de traces que les outils de recherche sont capables d’identifier et de capter.

Le groupe de réflexion « Genre et espace numérique » propose d’interroger la question de la construction du genre dans la sphère des médias et du numérique, notamment par l’analyse des traces numériques (images, textes sur des forums, cartographie des controverses liées à la question du genre, cartographie des espaces dédiés à l’expression des genres sur le web, analyse des espaces de socialisation dans lesquels s’expriment la pluralité des genres, etc.). La question du genre semble être un terrain d’étude particulièrement pertinent, où les enjeux sociétaux et identitaires sont importants et médiatisés, pour aborder les conflits de définition comme pour prendre la mesure qualitative et quantitative des stéréotypes et des rôles sociaux.

Ce groupe de travail permettra d’échanger entre chercheurs, ingénieurs, experts, personnes concernées de la sphère publique, autour des dernières avancées de la recherche et des innovations sociales et technologiques portant sur l’étude des genres. Le sujet du genre est porteur, les questions de recherche multiples :

  • Les dispositifs numériques peuvent-ils donner lieu à des usages et des expressions identitaires susceptibles de redessiner la sexuation des pratiques culturelles tout comme les normes et modèles hégémoniques de la féminité et de la masculinité ? Dans quelle mesure peuvent-ils jouer un rôle dans la construction de l’identité de genre et dans ses possibles et multiples reconfigurations ? L’espace numérique est-il un lieu d’expression disruptif et subversif au regard de la déconstruction des stéréotypes genrés ?
  • Les médias numériques se caractérisent également par le fait qu’ils ont été massivement appropriés et investis par les hommes, largement majoritaires parmi les « créateurs » du numérique. Puisque les hommes « font » le numérique, il semble alors intéressant de s’interroger sur le fait que les représentations qui circulent dans ces espaces reproduisent des rapports sociaux de genre et de sexe où les hommes ont une place dominante. Comment cette hégémonie masculine influe-t-elle sur la production des outils (notamment les algorithmes et les langages informatiques) et des contenus numériques ? Quelles constructions du genre les médias numériques produisent-ils et quels effets cela peut-il avoir sur celleux qui les reçoivent et les utilisent ?
  • Si l’on pense que les technologies numériques influent et transforment les identités sociales, quels liens peut-on faire entre la construction de genres pluriels et les nouvelles technologies de l’information et de la communication ?
  • Quelles méthodes pour mesurer, quantifier, qualifier, étudier la question du genre en ligne ?

2020

30.1.2020
Jaercio Da Silva sur les questions d’intersectionnalité
Mobilisée en tant que « concept », « outil d’analyse méthodologique » ou « cadre théorique » dans les différents champs de sciences humaines et sociales pour ma thèse, l’intersectionnalité constitue mon « objet de recherche ». Dans cette perspective, elle est utilisée comme terrain à travers lequel je propose une cartographie des acteurs porteurs, de leurs trajectoires, des points d’entrées, de circulation et de (de)connexion de ce que j’appelle provisoirement le « mouvement intersectionnel ». Pour étudier comment le numérique contribue à faire exister et à mettre en circulation la « cause intersectionnelle », j’ai procédé par une recherche exploratoire afin d’identifier et d’établir un corpus avec les acteurs de cette cause sur le web français. J’ai déjà identifié quatre groupes plus structurés qui mobilisent l’intersectionnalité et qui pourraient contribuer à la consolidation de cette cause : afroféministes, militantes LGBTQI+, féministes islamiques et féministes handicapés. Cependant, en les catégorisant ainsi, je me suis rendu compte de deux problèmes possibles. Premièrement, ces acteurs ne s’identifient pas toujours à un seul de ces groupes, mais se positionnent justement à l’intersection de deux ou plusieurs d’entre eux. Est-il utile de garder ces catégories ? En essayant de répondre, j’ai décidé de les diviser d’abord en deux grands groupes : les acteurs individuels et les acteurs collectifs. Ce qui m’amène à la deuxième question : les formes d’expression sont-elles différentes entre les acteurs collectifs et individuels ? Pour l’instant, j’ai l’impression qu’il n’y a pas de rupture claire et précise entre revendiquer le concept de façon individuelle et de façon collective. Au contraire, il y aurait plutôt une synergie entre ces deux formes traditionnelles d’expression politique. Pour cette séance du GDR Genre et espace numérique, je vous présenterai une cartographie crée sur Hyphe (en phase de travail) afin de discuter sur les différentes modalités de catégorisation de ce corpus et leurs limites.

12.3.2020
Mélanie Lallet sur le genre, la neurodiversité et communautés en ligne
Les travaux menés dans le cadre du programme interdisciplinaire Identités, Réseaux, Corps (2016-2018) ont fait apparaître une convergence entre les espaces où se discutent la question de la diversité de genre et sexuelle et les communautés en ligne abordant la question de la neurodiversité. La recherche individuelle qui fait l’objet de notre présentation dans le groupe de réflexion Genre du CIS découle de ce constat. Elle interroge notamment les éléments de controverse qui émergent à la suite de ce croisement entre les communautés LGBT+ et neuroatypiques. Nous reviendrons sur quelques points saillants du débat : la prééminence de la communauté autiste asperger dans le mouvement de reconnaissance pour la neurodiversité, la question de l’auto-diagnostic et le parallèle établi avec les réflexions autour des identités de genre, les spécificités de l’autisme et de sa prise en charge pour les personnes assignées femmes et enfin les difficultés d’accès à la transition de genre pour les personnes neuroatypiques. Ces éléments exploratoires seront examinés à l’aune des apports des Feminist Disability Studies et d’une méthodologie en construction dont nous pourrons discuter ensemble, mêlant pour l’heure observations participantes (en ligne et dans des groupes de parole) et entretiens approfondis.
Mots-clés : genre, neurodiversité, autisme, communautés en ligne, disability studies.

24.9.2020
Réunion de rentrée pour définir le fonctionnement du groupe en 2020/21 et les thématiques que nous souhaiterions aborder. Résumé des échanges

18.11.2020
Discussion méthodologique sur l’expérience trans à travers des chaînes YouTube (passing, transition et hormonothérapie) fondé sur les deux lectures suivantes : Bosom, M., & Medico, D. (2020), « Ma première année sous testostérone : analyse de l’expérience trans à travers des chaînes YouTube », Sexologies, no 765, https://doi.org/10.1016/j.sexol.2020.09.003. Tortajada, I., Willem C., Lucas Platero Méndez R. Et Araüna N. (2020), “Lost in Transition? Digital trans activism on Youtube”, Information, communication & society, p. 1‑17.
Présentation de l’outil Womaninterrupted ainsi que des ressources pour faciliter l’intégration d’exemples féminins dans notre quotidien et dans nos cours.