Participation et citoyenneté numériques

Coordination : Anne Bellon (Université de technologie de Compiègne), Clément Mabi (Université de technologie de Compiègne) et Stéphanie Wojcik (Université Paris-Est Créteil)

Ce groupe de travail organise des séances plénières, ouvertes à tous.

Mobilisées en politique depuis plusieurs décennies (Vedel, 2006), les technologies de l’information et de la communication numérique (TICN), et notamment internet et le web connaissent au tournant des années 2000 un plein développement notamment auprès du grand public, ce qui a facilité une démocratisation de l’espace public, permettant à chacun « d’être son propre média » et de publier ses contenus en ligne. Les nouvelles pratiques communicationnelles liées à cette innovation technologique témoignent de l’avènement d’une « culture du numérique » caractérisée par des valeurs comme la participation, la collaboration, la transparence et des pratiques parfois qualifiées de « bricolage » (Jenkins, 2006 ; Cardon, 2019). Le sociologue Dominique Cardon estime que le centre de gravité des démocraties occidentales se situerait désormais dans une « démocratie Internet » (2010), où Internet constitue un espace d’expérimentation démocratique pour des individus émancipés des nombreuses contraintes matérielles inhérentes à la prise de parole en public et sans attendre l’autorisation des autorités et des ​gatekeepers t​ raditionnels (politiques, journalistes…). Si l’organisation des campagnes électorales et les partis politiques ont été le plus évidemment bousculés par ces technologies et la diversité des pratiques militantes en ligne auxquelles elles donnent lieu (Greffet et al, 2014), les institutions représentatives et les formes institutionnelles de démocratie participative ont également été mises à l’épreuve de la « démocratie internet ». Ainsi, dès le milieu des années 1990, les technologies sont d’abord venues équiper des démarches présentielles dans le but d’enrichir le fonctionnement de la démocratie dialogique (Benvegnu et Brugidou, 2006 ; Monnoyer-Smith, 2010). Des « forums participatifs » se sont alors développés pour tenter de dépasser certaines des barrières traditionnelles de l’engagement citoyen et favoriser la créativité des participants et la diversification des profils des individus prenant part à de telles démarches numériques. Certaines démarches comme la consultation organisée pour la préparation de la Loi « Pour une République Numérique » en 2015 ont connu un certain succès médiatique (Laurent et al, 2018) mais leur capacité transformatrice sur les institutions reste globalement à évaluer. De plus, les effets de telles initiatives sur la participation des citoyens s’avèrent globalement modestes et certaines recherches montrent que l’inclusion des citoyens peut parfois s’accompagner d’un contournement de la critique sociale (Mabi, 2014). Plus récemment, le mouvement des « ​civic tech​ » pour « technologies à visées citoyennes » a donné un nouvel essor à la démocratie numérique (Mabi, 2017). Les applications mobiles et les plateformes en ligne à l’échelle locale et nationale se multiplient. Ces acteurs, essentiellement des entreprises, font à nouveau le pari qu’il est possible d’utiliser les technologies numériques pour remettre le citoyen au cœur du fonctionnement de la démocratie représentative et dépasser les critiques auxquelles elle fait régulièrement face.

Face aux enjeux du numérique quant aux possibilités de renouvellement des formes de participation et de citoyenneté, la littérature académique va progressivement se décentrer de la question « des effets » des TICN afin de penser la diversité des pratiques politiques qu’elles autorisent. Plutôt que les technologies, ces sont les pratiques des acteurs et des organisations qui focalisent désormais l’attention. Il s’agit de s’émanciper de l’antagonisme entre « permanence » (rien ne change) et « rupture » (tout a changé) qui a longtemps structuré les débats académiques relatifs aux pratiques numériques dans le champ politique. Aussi, de nombreuses recherches ont porté sur les caractéristiques des nouvelles formes de mobilisation en ligne et « d’action connectée » (Bimber Flanagin et Sthol, 2005; Bennett et Segerberg, 2012) et permettent de rendre compte des logiques spécifiques à l’appropriation des formats de participation numérique, de leur capacité à élargir les répertoires d’action des citoyens (Peretti et Micheletti, 2004 ; Van Laer et Aelst, 2010 ; Vis et Mihelj 2010 ; Blanchard, Greffet et Wojcik, 2013 ; Théviot et Mabi, 2014) ainsi que des nouvelles manières de « parler politique en ligne » (Greffet et Wojcik, 2008). Cette perspective ouvre désormais la voie à une meilleure compréhension des espaces où les TICN font levier de transformation et d’innovation dans le champ des activités démocratiques.

Dans le prolongement de ces travaux, le groupe de travail « ​Citoyenneté et Participation ​» souhaite approfondir cinq thématiques et ouvrir un espace de réflexion interdisciplinaire susceptible de nourrir notre compréhension des transformations en cours. A titre indicatif, nous avons identifié une série de thématiques, non exhaustives, qui pourront donner les premières orientations au travail collectif.

Nouveaux répertoires d’action et analyse des mobilisations citoyennes
Les travaux du groupe prendront pour objet l’analyse des transformations de la participation citoyenne en contexte numérique, il s’agira d’interroger les nouvelles frontières de la participation, l’élargissement des répertoires d’action et d’ouvrir des pistes d’analyse pour mieux saisir leur capacité éventuelle à transformer le fonctionnement des institutions et la manière dont les citoyens se perçoivent en démocratie.

Inclusion et littératies pour une citoyenneté numérique
Une autre thématique que nous souhaitons interroger est la capacité des technologies numériques à transformer la relation qu’entretiennent les publics les plus fragiles à l’activité démocratique. Dans quelle mesure l’usage des TICN en politique est-il compatible avec l’ambition d’une démocratie inclusive ? Quelles sont les compétences que les citoyens doivent maîtriser pour s’approprier des technologies participatives ?

Souveraineté et transformation numérique de l’action publique
Avec cet axe, il s’agit d’interroger la « transformation numérique » de l’État et aller au-delà des discours sur l’impérative adaptation de l’administration à de nouveaux services pour insister sur le fait que les dispositifs mis en place, notamment les algorithmes publics, constituent de nouveaux instruments de gouvernement, porteurs de rationalités politiques particulières, qui doivent être discutées et examinées de manière critique. Afin de ne pas subir la « transformation numérique », nous proposons de questionner la conception de l’État et le projet de gouvernement qui l’accompagnent.

Démocratie locale et « civic tech»
De nombreuses applications destinées à favoriser notamment le dialogue entre élus et citoyens sont plus particulièrement mises en œuvre à l’échelle locale, renouant ainsi avec l’idée ancienne et commune que le local constitue le terrain privilégié d’épanouissement de la démocratie. Les initiatives des collectivités s’appuyant sur ces propositions technologiques, surtout des municipalités, sont régulièrement mises en exergue dans la presse ou dans les salons spécialement dédiés à la communication institutionnelle. Parallèlement, le caractère hétérogène des acteurs et des conceptions de la démocratie rassemblés sous l’étiquette de « civic tech » fait l’objet de plusieurs théorisations qui ne reposent guère sur l’évaluation des pratiques réelles des applications et logiciels disponibles sur le marché. Sans renoncer à cet effort nécessaire de théorisation, cet axe se propose d’interroger la réalité des usages des dispositifs de « civic tech » et les discours des acteurs – associations, élus, entreprises – qui les promeuvent en vue de déterminer leur contribution à l’élargissement de la sphère publique locale.

Régimes non démocratiques et technologies numériques
D’abord massivement consacrée aux expériences menées dans les régimes occidentaux, la recherche s’intéresse progressivement aux pratiques tant gouvernementales que citoyennes des technologies numériques dans des situations de pouvoir non démocratique. Certains événements tels que les mobilisations dans les pays arabes et du Proche Orient ont pu, à partir du milieu des années 2000, focaliser l’attention des chercheurs interrogeant les relations entre communication numérique et transformation effective des modes de gouvernement. Les pratiques plus « ordinaires » et moins visibles des technologies sont appréhendées plus difficilement. Cet axe envisage de se pencher sur les formes d’expression critique pouvant être soutenues ou induites au quotidien par le numérique dans des pays dont le caractère démocratique n’est pas avéré.

Cet axe pourra notamment permettre de convier des chercheurs non francophones à faire part de leur expérience de recherche.